Le patrimoine bafoué

Outremont s’est toujours targuée de prendre grand soin de son patrimoine bâti. Il y a presque 30 ans, la firme d’architectes Pierre-Richard Bisson et associés avait été mandatée par le ministère de la Culture du Québec et l’ancienne Ville d’Outremont pour produire un rapport sur son riche patrimoine. Le document qui avait été déposé en 1993 permettait d’identifier les éléments d’Outremont qui ont une valeur patrimoniale, les facteurs de détérioration qui risquaient de les déprécier au fil du temps et les moyens qui pouvaient contribuer à leur conservation et à leur mise en valeur.

«L’Étude Bisson», comme on l’a baptisée, a établi une classification des bâtiments qui tient compte, entre autres, de leur originalité, de leur conception exceptionnelle ou tout à fait remarquable. On peut même consulter sur Internet les fiches descriptives de ces immeubles particulièrement prisés.

En 2015, l’arrondissement publiait encore un document dans lequel il soutenait que la mission du service d’aménagement était d’assurer l’intégrité des bâtiments. Il ne s’agissait pas de se préoccuper uniquement des immeubles qui trônent dans l’Étude Bisson. Sur papier, c’est louable. Hélas! Il semble que les bottines ne suivent pas toujours les babines.

Dans cet arrondissement où il est impossible de changer la couleur de la peinture des fenêtres de sa maison sans l’autorisation expresse du Service de l’aménagement urbain et patrimoine, on peut en revanche saccager sans aucun état d’âme la façade d’une résidence au cachet particulier.

Pour n’en donner qu’un exemple, prenons cette propriété qui, depuis près d’une centaine d’années, borde le parc Outremont.

changement façade (5)

N’étant pas spécialiste du domaine, je ne saurais affirmer qu’elle est exceptionnelle, mais je ne me souviens pas en avoir vu une autre dont le granit est appliqué comme une touche de mascara aux fenêtres. Et puis il y a cette double corniche qui la ceinture. La première frise, toute fignolée, ajoute du panache à la résidence. La plus haute, elle, couronne littéralement la façade.

Visuellement, ces éléments architecturaux auraient fort bien pu «écraser» cette propriété unifamiliale. Heureusement, l’architecte de l’époque a eu l’intelligence d’agencer le tout en y incorporant une brique de couleur paille. Du coup, l’ensemble regagne en légèreté et en luminosité. Du beau travail, quoi!

En  2015, cependant, le propriétaire a souhaité changer le look de sa vénérable résidence. Et puisque le Service de l’aménagement urbain est là pour «préserver le cadre bâti exceptionnel existant de l’arrondissement», le propriétaire a dû y déposer une demande de permis. Les plans fournis par le résident ont également dû être étudiés par le Comité consultatif d’urbanisme d’Outremont (CCU). Vous êtes curieux de voir les modifications qu’a finalement pu entreprendre le propriétaire? Taram!

Untitled-6Si c’est ça la préservation du patrimoine…

Vous me direz que les balcons et les colonnes n’ont pas encore été reconstruits. Mais même si ceux-ci sont éventuellement refaits à l’identique de ce qui existait, il n’en demeure pas moins que cette résidence aura été défigurée à jamais. Il n’y a qu’à voir l’insignifiante fadeur de la brique, la perte incroyable de luminosité de cette façade et la banalité des nouvelles corniches pour vous donner le goût de pleurer.

Corniches 2016-2017

Je reconnais que cette résidence cossue ne se trouve pas dans l’Étude Bisson. Mais est-ce une raison pour la dénaturer de la sorte? D’autant plus qu’elle flanque la maison de Mme Oscar Amiot qui, elle, figure au palmarès de l’architecte Bisson dans la catégorie des «bâtiments tout à fait remarquables».

2016-2017

À droite, la maison Amiot. Elle doit s’ennuyer de son ancienne voisine disparue!

Personnellement, si j’habitais la maison Amiot, je ne sauterais certainement pas de joie en voyant de quelle façon on a rendu méconnaissable ma voisine. Non seulement ces travaux ne mettront pas en valeur la propriété, mais ils en altéreront le paysage. Et je ne parle même pas de la valeur économique. Il s’agit d’une perte pour l’ensemble du patrimoine architectural d’Outremont.

Comment a-t-on pu laisser se produire un tel gâchis? Tous les goûts étant dans la nature, on ne peut pas blâmer son propriétaire qui a dû obtenir l’autorisation de l’arrondissement pour aller de l’avant. Mais alors, que s’est-il passé? Quelqu’un aurait-il fermé les yeux pour accommoder le propriétaire? Quelque chose m’échappe.

À peine quatre immeubles plus au sud, je n’ose croire que l’arrondissement donnerait son aval au propriétaire de la maison Aristide Beaugrand-Champagne (voir illustrations ci-dessous) qui souhaiterait simplement en changer la couleur ou «moderniser» sa cheminée. Il ne s’agirait pourtant que d’une couche de peinture et d’un peu de tôle!

maison Aristide Beaugrand-Champagne -avant - après BR

Comment réagiriez-vous si l’arrondissement autorisait le propriétaire de la maison Beaugrand-Champagne de peindre sa maison de la sorte? Et on ne parle même pas de remplacer le revêtement extérieur!

Quand on voit le peu de cas que l’arrondissement semble faire d’un dossier d’importance, on comprend mieux qu’il ne se soucie guère du cas des galeries en bois qui sont démolies pour être remplacées par une dalle et des marches de béton armé, comme on en est témoin ci-bas, toujours sur Bloomfield.

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En plus d’avoir permis de remplacer le bois de la galerie et des marches par du béton, l’arrondissement a autorisé le rétrécissement des marches, ce qui change grandement l’allure de ce triplex.

Il semble que personne à l’hôtel de ville ait même noté que ce résident de la rue Querbes (au coin de Fairmount) a choisi de «dissimuler» son système de climatisation par un bric-à-brac de contreplaqué. D’un chic fou!

2017-02 vue latérale du 198, avenue Querbes BR

Et vive les belles paroles et les beaux énoncés de principe… creux!